bonjour,<BR><BR>Vers l'âge de 16 ou 17 ans (j'en ai maintenant 42), j'ai fait une chute accidentelle en montagne tombant du sentier qui descend du Plan de l'Aiguille à Chamonix, dans une combe broussailleuse à 2 ou 3 mètres en contre-bas, alors que je courais pour rejoindre le groupe de la sortie géologie organisée par l'Office du Tourisme de Combloux que j'avais laissé me dépasser en m'attardant à examiner quelques roches.<BR><BR>Dans ma course, j'ai raté un virage et je suis donc tombé 2 ou 3 mètres plus bas sur le derrière (ne riez pas ! De cette hauteur c'était déjà une chute dangereuse, même sur le postérieur !), et je me suis évanoui. <BR>C'est à dire que tout s'est obscurci en une fraction de seconde et que j'ai perdu connaissance. Puis après un temps très court (quelques secondes peut-être), mon champ de vision s'est de nouveau éclairci; je revenais à moi; sauf que je me suis vite rendu compte que quelque chose clochait : je voyais tout cet environnement de ciel, de végétation et de montagne TOUT AUTOUR DE MOI, DANS UN CHAMP DE VISION A 360°... et LE CIEL ET LE SOLEIL ETAIENT EN BAS, ET LES MONTAGNES, LE SOL ET LA VEGETATION EN HAUT ....<BR>Bien que cela n'ait aucun sens pour moi (j'étais alors athée et rationaliste), il fut tout de suite évident que je n'avais pas de corps, que je n'étais qu' un point de conscience dans la vallée de Chamonix quelque part sur le flanc de montagne du Plan de l'Aiguille, un point de conscience qui serait comme un oeil à champ de vision sphérique. D'abord intrigué par cette situation assez cocasse et ludique, je me rappelle avoir pensé avec humour "Bon, remettons déjà les choses à leur place !", et avoir "tourné mon regard" comme je l'aurais fait avec mes yeux de chair afin que le sol et la végétation se retrouvent en bas et le ciel et le soleil en haut. C'est alors que j'ai pleinement réalisé ce qui m'était arrivé, c'est à dire la séparation de mon corps qui gisait forcément quelque part, et que je devais absolument retrouver et réintégrer dans les plus brefs délais sous peine d'en être déparé définitivement par la mort, puisque mes quelques petites connaissances de biologie me rappelaient qu'un cerveau non-irrigué par la circulation sanguine pendant plus de 5 minutes était définitivement mort. La surprise de cet état de conscience hors du corps était très rassurante sur ce que devait être la mort, puisqu'il était manifeste que je survivais sans mon corps, et ce avec des possibilités de mobilité fulgurante très agréable (ma simple attention vers un recoin de montagne m'y transportait instantanément), mais en dépit de cela, je réalisai que ma disparition de ce monde serait un enfer pour mes parents, mon frère et ma sœur, et que je n'avais tout simplement pas le droit de perdre une seconde à batifoler, mais que je devais réintégrer mon corps au plus vite.<BR>Mais mes 1 ou 2 déplacements ludiques m'avaient d'autant plus désorienté que je n'était même pas sûr d'avoir été au dessus de mon corps lorsque j'avais repris conscience. Puisque ma conscience se déplaçait apparemment avec une versatilité et une instantanéité extrême, à la moindre attention à un point éloigné et au moindre désir de le voir de près, j'avais peut-être repris conscience à 500 mètres de mon corps ? ou à 3 kilomètres ? Comment savoir ?<BR><BR>Cette désorientation était d'autant plus importante que je n'avais pas de point de référence pour juger de ma hauteur par rapport au sol : je pouvais confondre un rocher de quelques dizaines centimètres auprès duquel je me trouvais avec une montagne. Prendre de la hauteur pour me repérer par rapport à l'Aiguille du Midi ? Non, j'avais trop peur de ne pas arriver à redescendre à l'aplomb et de ne pas pouvoir retrouver mon point de départ, qui malgré tout devait être le plus proche de mon corps physique. Mes déplacements étaient trop instantanés et sans aucune maîtrise de la distance parcourue, et mon appréciation des échelles d'espace et de hauteur était beaucoup trop précaire pour prendre ce risque. Je me suis donc repéré à la taille des plantes et des brins d'herbe pour m'assurer que je ne m'éloignait pas du sol de plus d'un ou deux mètres et je me suis mis à fouiller les taillis aux alentours, surtout en contrebas et en surplomb du sentier lorsque je le croisais. <BR>J'évitais de regarder les montagnes autrement que par un regard le plus rapide et le plus global possible afin de ne pas me retrouver projeté en un endroit que j'aurais fixé à plusieurs kilomètre de là, encore que ces quelques "coups d’œil" rapide ne me fournissaient pas de points de repère reconnaissables, à part l'Aiguille du Midi trop éloignée des nombreux sentiers qui descendent du Plan de l'Aiguille. D'ailleurs, ce réseau complexe de sentiers que j'avais aperçu de loin (lorsque j'avais repris conscience à quelque hauteur et que je m'étais "retourné" pour "remettre le ciel en haut"), ce réseau aperçu en vue aérienne ne m'avait pas permis de reconnaître le sentier particulier que nous avions emprunté pour descendre, cette vue aérienne n'offrant aucun des points de repères que j'avais observés en marchant au sol pendant la randonnée.<BR>Plus le temps passait, plus je réalisais que je n'avais aucune chance de retrouver mon corps par cette méthode, mon corps se trouvant peut être à des kilomètres de ces mètres carrés que j'étais en train de fouiller...<BR>J'étais désespéré par la mort définitive de mon corps qui allait plonger ma famille dans l'horreur, je ressentais une culpabilité folle de ne pas avoir été prudent en courant sur ce sentier, et quasi-instinctivement, je me suis dit que si la survie de la personnalité hors du corps n'était manifestement pas des sornettes, le Dieu de mon grand-père était peut-être tout aussi réel, et que ça valait peut-être le coup d'essayer de Lui adresser une prière... De toute façon, j'avais épuisé toutes les solutions possibles par moi-même...<BR>C'est donc cette prière que je lançai à l'Eternel avec toute la force et la détermination de mon désespoir ( "Mon Dieu, faites que je me retrouve maintenant dans mon corps, je vous en supplie mon Dieu") qui m'a replacée dans mon corps en un temps nul, sans aucune sensation de déplacement, et avec une douleur fulgurante dans l'arrière-train formidablement matérielle au niveau du coccyx au moment où j'en prononçais (mentalement) le dernier mot.<BR>Mais cette douleur fulgurante était un vrai bonheur, prouvant de la façon la plus absolue qui soit que ma famille n'aurait pas à apprendre la nouvelle affreuse de ma mort. Je me suis très vite relevé, et malgré une douleur vive et une démarche très mal assurée, avec toute la force de la gratitude d'être revenu à la vie, en une dizaine de minutes j'ai rejoint comme si de rien n'était le groupe qui s'était arrêté un peu plus bas pour examiner des pierres, et qui n'avait pas remarqué mon absence. Je me suis donc mêlé au groupe qui ne m'avait pas vu arriver (absorbé dans ses observations minérales et par les explications du guide), profitant de ce moment de répit pour rassembler le courage nécessaire aux 1 ou 2 kilomètres de marche pour redescendre à Chamonix sans que personne ne s'aperçoive que je boitais, ce qui fut d'autant plus facile que les participants sont redescendus tout en continuant leur discussion sûrement passionnante avec le guide sans prêter la moindre attention au participant qui suivait quelques mètres en arrière, participant qui s'émerveillait au même instant sur une expérience autrement plus passionnante que l'observation de quelques bouts de granite, même avec un mal au coccyx abominable... A quoi bon donner des explications puisque personne ne m'en demandait ? De toute façon, la vérité entière m'aurait fait passer pour un détraqué, et j'étais trop stupéfait par ce qui venait de m'arriver pour inventer une histoire à la fois plausible et qui ne mette pas en difficulté le guide qui n'avait tout de même pas été très professionnel en ne remarquant pas la disparition d'un de ses randonneurs, ce qui aurait pu provoquer des chicanes de mon père une fois revenu à Combloux (j'étais mineur), et de plus, un retour au chalet sans incident m'éviterait la tentation de partager cette aventure abracadabrante avec des parents rationalistes qui n'auraient pu que s'affoler et craindre que je ne sois littéralement "tombé sur la tête". <BR>Il a fallu un peu de courage pour faire semblant de rien les premiers jours, surtout quand je m'asseyais sur la banquette (heureusement garnie de coussins) au moment des repas, mais c'était un bien petit prix pour la connaissance infiniment précieuse que j'avais apprise, que la mort de la personnalité n'existait pas. J'avais bien mal au c... mais j'étais heureux comme un roi ! Lorsque j'ai raconté cette expérience à mes parents une quinzaine d'année plus tard, peu de temps après le suicide de mon frère P., ils n'ont rien répondu et ont dévié la conversation sur autre chose. <BR>Pourtant, s'ils avaient eux même eu la chance de sortir de leur corps, s'ils SAVAIENT que P. est vivant comme je le SAIS, comme leur vie serait différente...<BR>
P
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